Premier amour : la légende
Premier amour est sans doute le premier texte en français de Beckett, composé la même année (1945) que Mercier et Camier – roman en français.
Il a quarante ans. Il est à l'aube de son oeuvre théâtrale – trois ans avant Molloy et En attendant Godot . Il a écrit en anglais quelques études, quelques fictions, quelques poèmes, et publié Murphy et Watt . Premier amour est à la fois un texte inaugural – de l'oeuvre théâtrale, française, à venir - et un texte de rupture, parce qu'il naît de la confrontation à une altérité irrécupérable, celle de la femme, celle de l'Homme, celle de l'histoire – on vient de découvrir l'existence des camps - celle du langage : le narrateur étranger parle une langue étrange en imposant un autre rapport aux codes, au monde, aux représentations du monde.
Premier amour , c'est la légende fondatrice de celui qui devient homme, mais surtout écrivain. En se liant à la femme, en n'étant plus le fils de personne, il sort de l'enfance– les premiers mots lient ces deux événements : le « mariage » ( au sens intime et non social ) , et la mort du père.
Mais qu'on ne s'y trompe, tous les premiers amours mènent au Verbe : le père lui a appris à nommer les choses et à comprendre les tomates, Anne-Lulu, la prostituée-Pythie, lui a appris un chant dont il ne peut plus se passer, un chant discontinu seul capable de rivaliser avec le silence, et qui fournit la matrice de l'oeuvre à venir. Obsédé textuel plus que sexuel, l'artiste entre dans la légende de la littérature sacrificielle et inspirée, dernier refuge et exutoire aux temps de l'horreur. Son premier amour sera aussi son dernier, ou son unique.
Lydie Parisse
PRESSE
(...) voir et entendre l'interprétation d'Yves Gourmelon reste un moment particulièrement troublant de vérité. univart.com
Yves Gourmelon [se] penche au-dessus du gouffre émotionnel de Premier Amour (...), on jurerait voir s'enflammer l'espoir ou s'embraser les tourments. Midi Libre
C'est un plaisir de retrouver Beckett monté par Yves Gourmelon (...) l'acteur se fait le digne porte-voix de Beckett. L'Hérault du jour
Notes sur la scénographie
En donnant Premier amour de Samuel Beckett, en 2005 dans le cadre des «Imprévus» au Chai du Terral, il s'agissait pour moi de faire du théâtre sans les étapes habituelles du travail théâtral, d'éliminer le temps des répétitions et de lui substituer un simple temps de préparation. Plusieurs raisons m'ont poussé à aborder cette démarche : j'avais la volonté de remettre en question la manière que j'ai de faire du théâtre, de mettre en scène et de jouer.
Pendant plus de vingt ans, j'ai toujours tout fait pour présenter des spectacles qui, malgré les nombreuses imperfections, prenaient une forme définitive avant même la présentation au public. Un jour, l'objet théâtral était déclaré fini parce que la pièce devait être présentée le jour dit, et qu'on devait être prêt, et montrer un travail abouti. ou prétendu tel, malgré les doutes et les approximations. Le public devait assister à une représentation aux contours bien définis.
Aujourd'hui, après des années de pratique, j'ai repéré que derrière cette manière de faire se cachait une peur inconsciente de la forme essai.
J'ai voulu avec cette approche nouvelle et simple à la fois, renouer avec le risque artistique, aller voir du côté d'une certaine incomplétude. Pour me guider dans cette démarche tâtonnante, j'ai demandé à Alain Béhar, metteur en scène et écrivain habitué aux «tangentes» et aux «impasses» productives de faire avec moi un bout de chemin. Cette approche veut soumettre à la question ma pratique de metteur en scène, d'artiste, mais elle voudrait aussi interroger la place du public.
J'ai l'intuition que l'inachèvement de la représentation peut créer une tension dynamique, et favoriser une interaction entre le plateau et la salle. Aujourd'hui le théâtre, face au déferlement de l'image enregistrée, doit chercher des formes en rupture, avec cette domination. C'est seulement ainsi qu'il pourra garder une place singulière.
J'ai abordé ce récit de Beckett en tâchant de m'approcher le plus possible de la nature du texte, de l'extrême fragilité de l'expression, du manque qui est en son coeur.
(…) Dans ce récit qui inaugure une démarche littéraire, l'auteur manifeste une présence au monde somnambulique, il montre une mémoire événementielle incertaine, amnésique, une confusion dans les enchaînements des faits de sa propre histoire, un oubli singulier de la réalité. (…) La difficulté sera de garder pendant toutes les soirées le manque du premier soir, de toujours oublier.
Yves Gourmelon
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